La vie quotidienne en Belgique – Avril-Mai-Juin 1944

Temps de lecture : 8 minutes

Pâques: pas de cloches, mais des bombes

Deux jours après Pâques. Dès l’aube, des avions anglais et américains apparaissent dans le ciel d’un bleu azur au-dessus de Bruxelles. Les habitants se précipitent dehors pour ‘voir’ et… entendre. Le bombardement cible notamment la plaine d’aviation d’Evere et les axes ferroviaires environnants ainsi que les usines Doyen et Renault (où l’on fabrique des moteurs d’avion pour l’armée allemande). Les objectifs sont atteints mais les environs aussi sont touchés : Laeken et une partie du domaine royal, Schaerbeek et Haren notamment. Bientôt commence le ballet des camionnettes de la Croix-Rouge et des voitures allemandes.

Dans les jours et les semaines qui suivent, Hasselt, Gand, Courtrai, Namur, Charleroi, Liège, Mons ne sont pas épargnés et le nombre de victimes civiles est important. Au point que souvent, il n’y a plus assez de corbillards (ni de carburant) et que les trajets pour transporter les corps sur le lieu d’inhumation sont raccourcis ou modifiés.

Le tribut à payer pour notre libération est et sera lourd.

Des bombardements similaires vont se répéter tout au long du mois de mai, toujours avec les mêmes cibles : gares de formation, nœuds ferroviaires, champs d’aviation, usines contribuant à l’armement allemand. Lorsqu’ils parviennent à sauter en parachute, les pilotes abattus sont acclamés par la population, mais promptement arrêtés par l’occupant.

Marloie 21 Mai 1944 - Explosion d'un train de munitions allemand sous le feu de l'aviation alliée. Plus de 40 personnes avaient perdus la vie, et le village avait été presque entièrement détruit (source DH-Les Sports).
Marloie 21 Mai 1944 – Explosion d’un train de munitions allemand sous le feu de l’aviation alliée. Plus de 40 personnes avaient perdus la vie, et le village avait été presque entièrement détruit (source DH-Les Sports).

A la mi-mai, Louvain est victime d’un violent bombardement qui entraîne la destruction non seulement des cibles ferroviaires visées (notamment le dépôt des locomotives) mais aussi d’une série de bâtiments parmi lesquels la librairie universitaire Fonteyn, l’institut de physique et tous ses instruments, l’institut de zoologie, une partie des Halles universitaires, le Palais de Justice (qui abritait la Kommandantur) dont il ne reste que les murs extérieurs. Les églises Sainte-Gertrude et Saint-Michel sont réduites en cendres – seules leurs tours restent debout. 

L’armée de l’air américaine lance des tracts pour expliquer à la population, qui se console comme elle peut.

« Nous savons que ces bombardements ajoutent aux souffrances de certains d’entre vous. Nous ne prétendons pas ignorer cela. Il serait impudent de notre part de prétendre alléger ces souffrances en vous affirmant notre sympathie. (…) La destruction systématique des voies de communication de l’ennemi est une nécessité militaire. C’est un gage de votre libération. »

Parallèlement à ces vagues de bombardements, les actions de la résistance se multiplient partout en Belgique.

Début juin, l’armée de Belgique devient l’Armée secrète, placée sous le commandement du général Jules Pire. Sa mission demeure inchangée et les actes de sabotage iront croissant au lendemain du débarquement.

Logo de l'Armée secrète
Logo de l’Armée secrète

Se déplacer en Belgique

La destruction du réseau ferroviaire entraîne évidemment un chaos indescriptible au niveau des transports. Les retards sont considérables : il faut quatre heures pour aller de Bruxelles à Anvers ; le trajet Bruxelles-Liège est dévié par Charleroi et Namur car il est impossible de passer par Louvain. Plus aucun horaire, plus aucune correspondance ne sont garantis. La population se résigne… consciente que cette désorganisation totale entrave aussi les transports militaires des Allemands.

Dans la capitale, le service des tramways est menacé à cause de la pénurie d’électricité et les trams qui roulent encore sont réquisitionnés par l’armée allemande.

Presque plus de farine

Ce n’est pas la première fois que la disette menace en Belgique depuis le début de l’occupation, mais cette fois-ci, la situation s’aggrave. Face aux difficultés de ravitaillement, c’est la politique du chacun pour soi qui prime. Certains bourgmestres retiennent pour leur commune les produits locaux et le système de cohésion et d’entraide par le biais des Corporations ne fonctionne plus.

Fin avril, les stocks de céréales permettront de ‘tenir’ jusqu’à la mi-mai seulement. Après, plus rien.  La Roumanie et la France ont promis de nous dépanner mais les livraisons roumaines ne nous arriveront pas et les expéditions de céréales promises par la France sont entravées par les bombardements incessants et les problèmes de transport. Lorsqu’ils arrivent chez nous, les wagons de ravitaillement sont souvent pillés par la population.

Entre le marteau et l’enclume

Les complexes industriels proches des cibles des bombardements sont durement touchés et leurs patrons se retrouvent face à un dilemme : privés d’une bonne partie de leur main-d’œuvre qui refuse de venir travailler vu le danger encouru, ils doivent eux-mêmes souvent abandonner leur poste pour se protéger. Mais d’autre part ils encourent de lourdes pénalités si le travail n’est pas assuré. L’autorité allemande a en effet publié une ordonnance infligeant des peines d’emprisonnement et/ou de travaux forcés pour tout abandon de poste et toute réduction du rendement.

6 juin 1944

Arrivée de soldats alliés sur Omaha Beach, Normandie, juin 1944 - (WikiCommons)
Arrivée de soldats alliés sur Omaha Beach, Normandie, juin 1944 – (WikiCommons)

C’est dans cette ambiance de destructions et de privations qu’arrive la nouvelle attendue depuis si longtemps. Dès le début de la matinée du 6 juin 1944, Radio Londres annonce le débarquement de troupes alliées, sous le commandement du général Eisenhower, sur les côtes du Nord de la France. Depuis la capitale britannique, notre premier ministre Hubert Pierlot s’adresse à ses compatriotes et donne comme mots d’ordre : « Courage, discipline, solidarité, confiance ». La libération du pays est encore loin. Mais même s’il faut s’attendre à des journées encore plus dures, l’espoir se concrétise, enfin !

Quelques jours plus tard, l’enthousiasme de la population retombe d’un cran à l’annonce de l’ordre venu de Berlin d’emmener le Roi Léopold III en Allemagne ; le transfert a eu lieu le lendemain du débarquement. Les enfants royaux ainsi que la princesse de Réthy et la Reine Elisabeth suivent le même chemin.

Quant au Prince Charles, il réussit à quitter discrètement le château de Laeken, mais à ce moment, la population l’ignore.

Extrait du Journal de Joseph Goebbels – 7 juin 1944

«Si nous parvenons à repousser l’invasion, le tableau de la guerre connaîtra un changement total. Le Führer compte bien là-dessus. Il ne se fait guère de soucis quant à nos chances de réussite. Je suis par contre un peu plus réservé.

Ribbentrop se range tout à fait aux côtés du Führer. Il en est plus que sûr, mais pas plus que le Führer il ne peut en avancer les raisons.

Himmler aborde les choses d’un point de vue strictement militaire. Il met de grands espoirs, comme on pouvait s’y attendre, dans les unités de la Waffen SS.

Jodl réserve encore son jugement. C’est quelqu’un qui pense avec pragmatisme et qui fait des calculs. Mais il est tout de même persuadé que nous parviendrons à l’emporter.»

Paul-Emile Janson

Paul-Émile Janson
Paul-Émile Janson

Le 19 juin, un message parvient clandestinement à la famille de Paul-Emile Janson : l’ancien ministre belge est mort deux mois plus tôt au camp de Buchenwald.  Le 10 mai 1940, il avait gagné la France et choisi ultérieurement de ne pas suivre H. Pierlot à Londres. Installé à Nice avec sa fille cadette depuis le début de la guerre, il est arrêté par les Allemands en octobre 1943 et transféré à la prison de Fresnes avant d’être déporté début 1944 au camp de Buchenwald, où il décède le 3 mars.

Ailleurs en Europe au printemps 1944

Pologne : le gouvernement polonais en exil à Londres appelle la résistance polonaise à collaborer avec les troupes soviétiques.

Hongrie : à la mi-mai 1944, les autorités hongroises, en coordination avec la police allemande, commencent à déporter les Juifs hongrois de façon systématique. En moins de deux mois, presque 440 000 d’entre eux sont déportés, la plupart vers Auschwitz.

France : plusieurs convois de déportation de Juifs sont organisés à partir du camp de Drancy vers Auschwitz.

Des grandes villes françaises subissent elles aussi des bombardements intensifs.

Italie : les troupes alliées entrent dans Rome le 4 juin.

Londres : début juin, Churchill, Eisenhower et De Gaulle se rencontrent à Southwick House et discutent de l’administration des futurs territoires libérés. De Gaulle rejette toute idée d’occupation de la France par les Américains.

Churchill en conversation avec le général de Gaulle et Eisenhower dans le parc de Southwick House, probablement le 3 ou le 4 juin 1944 (source IWM).
Churchill en conversation avec le général de Gaulle et Eisenhower dans le parc de Southwick House, probablement le 3 ou le 4 juin 1944 (source IWM).

URSS : les Soviétiques lancent l’opération Bagration. Cette vaste offensive a pour objectif de détruire le groupe d’armées Centre de la Wehrmacht, stationné en Biélorussie. Mi-juin, l’armée rouge perce le front finlandais. Cette attaque repousse les forces finlandaises approximativement aux mêmes positions que celles qu’elles tenaient à la fin de la guerre d’Hiver de 1939.


Par Martine Jones – Publié dans le bulletin trimestriel Militaria Belgica Info N° 112 (Q2-2024) de la SRAMA – Société royale des Amis du Musée royal de l’Armée et d’Histoire militaire – www.sramakvvl.be

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