La vie quotidienne en Belgique – Janvier-Février-Mars 1941

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1941. L’année nouvelle s’ouvre dans le calme.  Et même, avec l’autorisation de ne rentrer chez soi qu’à 1h30 du matin le 1er janvier. Certains ne se sont pas privés de chanter entre amis le « Tipperary ».

Deux obsessions : la mangeaille et les timbres de rationnement

Après la fête, retour à la réalité. Et elle est dure cette réalité, marquée avant tout par une question obsessionnelle : la mangeaille. On sait que, depuis longtemps déjà, il n’y a plus ou peu de viande, ni de pain digne de ce nom, ni de pommes de terre.  Il faut faire 4 heures de file pour un kilo de poisson et encore, sans être certain d’en obtenir. Tout cela, à condition de pouvoir présenter les bons timbres, en quantité suffisante. Ce qui engendre chez beaucoup de ménagères une nouvelle sorte de maladie nerveuse : la timbrose.  Surtout,  ne pas perdre ses timbres, ne pas se laisser impressionner quand on vous les demande avec rudesse, ou en nombre excessif.

Comme si cela ne suffisait pas, voilà qu’à présent l’occupant rationne l’orge (pour en faire un soi-disant succédané de café). Dans la foulée, il n’autorise plus la vente de bière qu’en échange d’un bon de pain. L’arrêté allemand prévoit que la bière pourra être échangée contre 25 à 100 gr de pain selon le degré d’alcool.

A côté de cela, le marché noir bat son plein et les smokkeleers s’en donnent à cœur joie, alimentant la rancœur du Belge moyen qui râle contre ces profiteurs, tout comme contre les paysans et les bourgeois qui, à ses yeux, exagèrent. Souvent, le mineur descend dans la mine avec pour seul repas une tartine et une carotte, car il préfère laisser sa portion à ses enfants. Résultat : non seulement sa santé mais aussi son rendement s’en ressentent.

Distribution de la soupe à Anvers par le Secours d'Hiver ©CegeSoma
Distribution de la soupe à Anvers par le Secours d’Hiver ©CegeSoma

Malgré d’âpres négociations (peu fructueuses) pour tenter de se procurer des céréales en Russie ou aux Etats-Unis, les produits importés par la Belgique sont rares et quand ils arrivent, ils sont souvent saisis par l’occupant. Ainsi, 3000 tonnes de lait condensé destiné aux enfants ont-elles été confisquées et largement détournées vers les cantines ouvrières des industries lourdes. Le Secours d’Hiver, à qui était destiné ce lait, n’en a reçu que 500 tonnes.

A la mi-mars 1941, le Secours d’Hiver vient en aide à 1.768.000 personnes, soit un cinquième de la population. Son comité médical dresse un bilan de santé catastrophique : l’apport nettement insuffisant en calories pour la majorité des Belges entraîne un amaigrissement général, la croissance des enfants est ralentie, les chômeurs et les personnes âgées sont dans un état lamentable, les complications médicales se multiplient…

La faim a des conséquences non seulement sur la santé, mais aussi sur l’humeur. Quand on a l’estomac vide, on devient plus facilement irascible, on se décourage plus vite. L’ambiance dans les familles n’est pas toujours rose, ce qui intensifie la détresse mentale dans un climat déjà pénible.

Travail : tous au pas !

Le Belge ne mange pas à sa faim, mais malgré cela, il travaille.  Il doit travailler. La masse des ouvriers sert les buts de l’occupant, en Belgique ou en Allemagne. LOffice national de placement et du chômage est chargé d’orchestrer les affectations obligatoires de la main-d’œuvre belge. Un ouvrier métallurgiste par exemple ne peut en aucun cas être chômeur, même partiellement. Les chômeurs ‘assidus’ sont dirigés vers des centres de réadaptation allemands. Quant aux ouvriers qui rompent délibérément leur contrat, ils sont expédiés en Allemagne et n’ont plus droit à aucune indemnité. Cependant, ce n’est pas parce qu’ils travaillent pour l’occupant que les ouvriers belges sont nécessairement devenus pronazis. Comment les décrire ? Plusieurs qualificatifs leur sont attribués, selon les cas : abattus, indifférents, résignés, hésitants, attentistes ou opportunistes – voire réalistes car le germe de la résistance est à l’œuvre, à travers les premiers actes de sabotage par exemple. 

Dans les chemins de fer, la Wehrmacht-Verkehrsdirection s’appuie sur un abondant personnel technique allemand. Comme le matériel et l’infrastructure ferroviaires du pays doivent d’abord servir les intérêts militaires du Reich, de nombreuses industries belges souffrent de l’irrégularité des livraisons, voire de la pénurie de matières premières. Les secteurs les plus touchés sont les cimenteries, les verreries, les marchands de bois et l’agriculture (les fermiers ne recevant pas certains engrais, faute de wagons pour les transporter).

Mineurs au travail durant l'occupation - 1941
Mineurs au travail durant l’occupation – 1941

La fonction publique est largement réglementée par les Allemands. Le 5 février, ils annoncent qu’ils vont créer une juridiction pénale administrative. Un bourgmestre pourra donc se substituer aux instances régulières de la justice pour prononcer des condamnations ou exiger la fermeture d’un commerce sur simple dénonciation. Cette procédure est contraire à la Constitution belge, mais l’occupant n’en a cure. Le 7 mars, autre disposition contraire à la Constitution : une ordonnance de Von Falkenhausen prévoit que les fonctionnaires de l’état mais aussi les magistrats et les membres de la Cour des comptes, le personnel des administrations provinciales et communales, les commissaires de police etc. devront arrêter d’exercer leur fonction à 60 ans (au lieu de 65). But de l’occupant ? Placer ses propres ‘pions’ et procurer un avancement à ses sympathisants.

Quant à la Gestapo, elle procède en sourdine à de nombreuses arrestations, contrairement à ce qui se passait en 14-18 où des affiches annonçaient les condamnations. Les temps ont changé.

L’information

Pendant ce temps, la propagande clandestine va bon train, sous la forme de petits journaux, tracts ou communiqués ronéotypés déposés dans les boîtes aux lettres à la faveur de l’occultation. L’un de ces tracts s’inspire du « credere, obedire, combattere » de Mussolini. La formule est revisitée comme suit : « Subir, ce n’est pas accepter. Se taire, ce n’est pas approuver. Attendre, ce n’est pas renoncer ». Et le tract passe allègrement de main en main. Début février, un appel est discrètement lancé à la population : n’achetez aucun journal officiel du 17 février, date anniversaire de la mort du Roi Albert Ier.  Le mot d’ordre sera suivi à la lettre.

La Libre Belgique clandestine (Peter_Pan) -1941
La Libre Belgique clandestine (Peter_Pan) -1941

A Namur,  l’administration communale va même jusqu’à publier des affiches avec les noms de tous les affiliés au parti rexiste. Craignant des représailles, plusieurs d’entre eux démissionnent.

Les murs se couvrent de plus en plus d’inscriptions anti-allemandes et du fameux « V ».

De son côté, la presse collabo annonce la défaite prochaine de l’Angleterre,  Von Ribbentrop  fait grand cas de l’adhésion de la Bulgarie à l’Axe (6 mars) et Goebels rappelle à la presse censurée « Ou bien on est contre nous et alors on doit en supporter les conséquences ; ou bien avec nous et dans ce cas, on bénéficiera de l’avenir. »

Avis de l'administration militaire allemande concernant le rationnement en Belgique en 1941
Avis de l’administration militaire allemande concernant le rationnement en Belgique en 1941

Un bon moral malgré tout

Malgré ses difficultés quotidiennes, le Belge garde le moral. Sa confiance dans la destinée de la Belgique augmente, de même que l’esprit de résistance, qui commence à s’enraciner de plus en plus dans la population. Et cela pour trois raisons essentiellement : la propagande anglaise des émissions radiophoniques de Londres contribue largement à soutenir l’opinion publique belge ; sous l’influence d’une population de plus en plus hostile à l’occupant, les politiciens locaux restés à leur poste constituent souvent dans les faits des points de résistance à l’Ordre Nouveau (tout en s’abstenant d’activités politiques proprement dites) ; et enfin, les énormes difficultés de ravitaillement jouent incontestablement un rôle dans l’intensification de l’esprit de résistance à l’occupant.

Mais tous ces sentiments et ce relativement bon moral ne transparaissent pas (nécessairement) sur les visages. Au contraire, le Belge apparaît souvent résigné, affichant envers l’occupant une attitude que Von Falkenhausen qualifiera d’indifférence haineuse.  

Alexander von Falkenhausenen 1940 - gouverneur militaire de la Belgique - dans son uniforme de général de la Wehrmacht ©Bundesarchiv
Alexander von Falkenhausenen 1940 – gouverneur militaire de la Belgique – dans son uniforme de général de la Wehrmacht ©Bundesarchiv

Radio  

La radio reste un stimulant quotidien pour le Belge, qui écoute radio Lausanne, Washington, Boston, Moscou mais surtout Londres, où l’on peut entendre cette chanson, inspirée de « La Mère Michel qui a perdu son chat… »

C’est le Père Musso qui a perdu ses bateaux.
Il crie par la fenêtre « Qui c’est qui m’les rendra ? »
Et c’est Monsieur Churchill qui lui a répondu :
« Allez Mussolini, vot’ flott’ est bien perdue. »
Sur l’air du tralala, sur l’air du tralala,
Sur l’air du traderidera, tralala !

C’est le Père Musso qui est en Albanie,
Il crie par la fenêtre : « Qu’est-il arrivé là ? »
Et c’est le roi de Grèce qui lui a répondu :
« Pour vous, Mussolini, la Grèce est bien perdue. »
Sur l’air du tralala…

Signor Mussolini à Sidi Barana,
Crie par la fenêtre : « Vont-ils s’arrêter là ? ».
Et c’est l’armée anglaise qui lui a répondu :
« Nous ne nous arrêterons que quand vous s’rez foutus ! ».
Sur l’air du tralala

C’est le Père Musso qui a perdu Tobrouk,
Il crie par la fenêtre : « Que font donc mes Mam’loucks ? »
Ce sont les Australiens qui lui ont répondu :
« Voyons, mon pauv’ Musso, ils sont tous prisonniers. »
Sur l’air du tralala…

Evere, le 6 février 1941

Revenant d’Angleterre où ils ont largué leurs bombes, quatre avions allemands regagnent tranquillement leur base à Evere. Mais un chasseur-bombardier anglais les a suivis et constate que les appareils ennemis se dirigent vers un terrain éclairé par des projecteurs. Il attend que les pilotes allemands aient atterri, puis descend à son tour et lâche toutes ses bombes. Ensuite, plongeant en piqué, il vise les pilotes et leurs servants de sa mitrailleuse. Bilan : 8 morts et plusieurs blessés. L’affaire, anecdotique en soi, fit sensation, en préfigurant bien d’autres par la suite.

International

Sur le plan international, l’inquiétude persiste en ce début d’année 1941, avec les bombardements qui continuent sur Londres, les U-Boots qui se montrent de plus en plus agressifs et efficaces et le déploiement en mars de l’Afrika Korps de Rommel en Afrique du Nord.

Mais il y a aussi quelques bonnes nouvelles : le discours encourageant de Roosevelt et son soutien à l’Angleterre avec la signature d’un prêt-bail entre les Etats-Unis et le Royaume-Uni ; l’accord belgo-anglais concernant le Congo (le Royaume-Uni achètera toute la production du Congo) ; les défaites italiennes en Albanie, en Egypte, en Lybie et en Abyssinie ; et la prise de Tobrouk par les Anglais.


Par Martine Jones – Publié dans le bulletin trimestriel Militaria Belgica Info N° 99 (Q1-2021) de la SRAMA – Société royale des Amis du Musée royal de l’Armée et d’Histoire militaire – www.sramakvvl.be

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