La vie quotidienne en Belgique – Janvier-Février-Mars 1943

Temps de lecture : 9 minutes

Au service du Reich

Dans la presse écrite

Depuis le début de l’occupation, la presse belge est censurée.  Plusieurs titres comme Le Soir ou Het Laatste Nieuws sont placés sous le contrôle de la Propaganda-Abteilung. Mais les équipes des journaux censurés n’échappent pas au prélèvement de main-d’œuvre opéré par les autorités allemandes. Quelque 80 ouvriers et rédacteurs du Soir sont ‘affectés’ à l’Allemagne et les journalistes eux-mêmes ne sont pas à l’abri. Pourtant, s’ils prêchent la collaboration avec l’ennemi, ils sont loin de montrer l’exemple. Ainsi plusieurs d’entre eux s’offusquent en apprenant qu’ils n’échapperaient pas à l’application des ordonnances sur le travail obligatoire.

Sur Radio Bruxelles

Sur Radio Bruxelles, également contrôlée par l’occupant, tout est bon pour s’attirer la  « sympathie » de la population belge. La propagande tente de démontrer l’attitude exemplaire des Allemands et leur générosité à tous égards : rapatriement de Belges qui s’étaient réfugiés en France, conseils aux agriculteurs et aux femmes au foyer, aide à la lutte contre la famine. En janvier 1943, un pas de plus est franchi avec le lancement d’une émission consacrée à la communication entre les prisonniers belges et leur famille ! Cette émission retransmet des messages de prisonniers dans les Stalags et les Oflags, ce qui, selon l’occupant, devrait susciter émotion et sympathie dans la population belge. Mais qu’on ne s’y trompe pas. Tout le monde n’est pas dupe.

Et même à l’université, où les étudiants de 1ère année sont eux aussi dans le collimateur

En mars, l’administration allemande décide que tous les étudiants de 1ère année à l’université devront eux aussi apporter leur contribution et aller travailler durant six mois en Allemagne. Dans un premier temps, l’ordre a été communiqué  directement aux recteurs qui se sont élevés contre cette mesure. L’ordonnance a alors été publiée dans la presse. Il n’en fallait pas plus pour mettre en ébullition les milieux estudiantins. Nombreux sont les jeunes qui ne répondent pas aux convocations et qui s’abstiennent même d’aller aux cours de crainte de voir un jour les Allemands pénétrer dans les auditoires et les embarquer de force. Cette contestation n’est pas sans risque pour les parents, menacés par les Allemands de devoir remplir eux-mêmes les obligations auxquelles leurs enfants tentent de se soustraire.

A noter que l’absence de protestation du Roi Léopold III contre le travail obligatoire d’employés, d’ouvriers et d’étudiants belges suscite incompréhension et déception au sein de la population. Certains n’hésitent pas à dire que la seule manière pour le Roi de restaurer son prestige terni serait… de se faire déporter en Allemagne.

Résistance et renseignement

En Ardenne, les premiers maquis tentent de s’organiser. Ayant décidé de ‘disparaître’ pour échapper au travail obligatoire, les maquisards n’ont au départ qu’une capacité de combat limitée, voire nulle. Ils n’ont pas d’armes. Leur seul moyen d’action consiste en des actes de sabotage économique.

Constitué en 1942, le groupe des « commandos wallons »  (sous la houlette d’Albert Thill) s’attaque par exemple à des scieries locales puis, en 1943, à l’infrastructure ferroviaire.    

Le réseau Comète d’évacuation d’aviateurs alliés tombés en Belgique perd sa figure de proue avec l’arrestation d’Andrée de Jongh. Sur le point d’effectuer un 25ème passage clandestin par les Pyrénées, Andrée est interceptée par les Allemands le 15 janvier. Elle sera déportée comme « Nacht und Nebel » en août 1943, vers Ravensbrück, puis Mauthausen.

Hubert Pierlot - 1er ministre
Hubert Pierlot – 1er ministre

A Londres, le gouvernement Pierlot est régulièrement informé par le Comité Gilles. Ce Comité a été créé en juin 1942 à l’initiative d’Antoine Delfosse, membre de l’Armée de Libération. Il se compose de personnalités politiques et industrielles belges qui rassemblent discrètement des informations capitales concernant leurs domaines d’activité en Belgique occupée. Les renseignements, transmis dans un premier temps par Walter Ganshof van der Meersch (réseau Zero) puis par Jules Delruelle (réseau Clarence), portent sur des sujets économiques, politiques et financiers dont l’impact sera déterminant pour la période d’après-guerre.

Début février, le gouvernement Pierlot adopte le plan Cheval de Troie élaboré conjointement par la 2ème section du ministère de la Défense nationale et le SOE. Ce plan énonce un règlement de combat destiné à la résistance armée. Il est diffusé clandestinement en Belgique à partir du mois de mars.

Stalingrad, vu d’Allemagne

Des soldats russes hissent le drapeau rouge sur une usine reconquise, Stalingrad (© IWM (MOI) FLM 1501)
Des soldats russes hissent le drapeau rouge sur une usine reconquise, Stalingrad (© IWM (MOI) FLM 1501)

Sur le front russe, le vent tourne. La 6ème armée allemande de Paulus est encerclée entre le Don et la Volga depuis novembre 1942. Vers le milieu du mois de janvier 1943, une offensive russe réussit à percer le front ennemi. La presse russe ne se contente pas de dénoncer les atrocités allemandes. Elle incite aussi à l’assassinat pur et simple des soldats allemands.

En Allemagne, il faut se rendre à l’évidence. Goebels note dans son journal le 21 janvier : « L’évolution à Stalingrad prend des formes catastrophiques. Personne ne voit de solution pour dégager nos troupes. La situation à Stalingrad est telle qu’elle débouche sur une crise des plus graves, non seulement sur le plan matériel mais aussi sur le plan moral. On peut imaginer dans quel état se trouvent nos soldats là-bas. Ils sont totalement coupés de leur patrie, n’ont rien à manger depuis des jours, souffrent du manque d’armes et de munitions et sont soumis jour et nuit au pilonnage de l’artillerie et de l’aviation russes. Je ne crois pas qu’il y ait eu, de notre côté, une aussi grande tragédie militaire au cours de cette guerre ou même de la Première Guerre Mondiale. (…) Nous devons progressivement nous faire à l’idée qu’il faudra bien finir par informer le peuple de la situation. A vrai dire, cela aurait dû être fait depuis longtemps, mais jusqu’à présent le Führer s’y est toujours opposé. »

Le 2 février 1943, la défaite allemande est consommée : 91 000 prisonniers, dont 22 généraux et un maréchal.

Une famille russe prenant son premier repas sur les vestiges de son ancienne maison à Stalingrad, après la fin de la bataille, 1943 (© IWM HU 83797)
Une famille russe prenant son premier repas sur les vestiges de son ancienne maison à Stalingrad, après la fin de la bataille, 1943 (© IWM HU 83797)

Mais aux yeux de Goebels, « Stalingrad doit être pour nous ce que le siège de l’Alcazar fut pour la guerre de libération en Espagne : un hymne à l’héroïsme des soldats allemands (…). Je crois que nous parviendrons, grâce à une telle représentation de Stalingrad, à lier plus étroitement le peuple au régime et aux devoirs que la situation actuelle impose. »

Des devoirs qui portent en eux les germes de la Guerre Totale à laquelle Goebels appellera le 18 février au SportPalast devant 14.000 membres du Parti nazi,  abandonnant toute retenue pour ‘parler au peuple sans détour’.

Sur les autres fronts

Campagne de Tunisie
Erwin Rommel en Afrique du Nord, 1942 (© Bundesarchiv)
Erwin Rommel en Afrique du Nord, 1942 (© Bundesarchiv)

Fin février, l’Afrika Korps d’Erwin Rommel remporte quelques succès locaux contre les forces américaines et françaises. Mais début mars, la 8ème armée britannique qui progressait le long de la côte nord-africaine, vers l’ouest, atteint la frontière  tunisienne. Les forces allemandes se trouvent prises en tenaille. A la même époque, Rommel rentre en Allemagne pour raisons de santé et est remplacé par le général italien G. Messe. A la fin du mois  débute l’offensive de Montgomery sur la  ligne Mareth.

Dans le Pacifique

Pendant la dure bataille de Guadalcanal à l’automne 1942, les forces américaines sont restées confrontées durant plusieurs semaines encore à une résistance nippone acharnée, et cela dans des conditions difficiles encore aggravées notamment par le manque de ravitaillement et d’eau. Les troupes japonaises se replient définitivement le 15 janvier 1943.


Par Martine Jones – Publié dans le bulletin trimestriel Militaria Belgica Info N° 107 (Q1-2023) de la SRAMA – Société royale des Amis du Musée royal de l’Armée et d’Histoire militaire – www.sramakvvl.be


Chronique des Belges sous l’occupation – Droit de réponse

Le lieutenant-colonel honoraire BEM Willy Brabant a fait parvenir à la rédaction de MB Info une remarque concernant un paragraphe de notre dernière Chronique, à savoir : « A noter que l’absence de protestation du Roi Léopold III contre le travail obligatoire d’employés, d’ouvriers et d’étudiants belges suscite incompréhension et déception au sein de la population. »

Nous lui octroyons volontiers un droit de réponse et reproduisons ci-dessous sa position.

« Il n’est pas exact de parler d’absence de protestation de la part du Roi. Il a été l’un des tout premiers à protester, en plusieurs circonstances et sous diverses formes. En voici quelques exemples, extraits du Livre Blanc (1936-1946) publié par le Secrétariat du Roi :

  • 3 novembre 1942 – le Roi adresse directement à Hitler une lettre de protestation contre  les déportations ouvrières instituées par une ordonnance allemande sur le travail obligatoire. En février 1943, Hitler charge le général Muller de faire connaître sa réponse au Roi, lui faisant part de sa désapprobation totale quant au fond et à la forme et l’invitant formellement à ne plus sortir de sa réserve totale, sous peine de le faire changer de résidence, hors de Belgique.
  • 15 décembre 1942 et 30 décembre 1942 – le Roi convoque à deux reprises patrons et syndicats à Laeken pour fixer son attitude contre les déportations.  De manière unanime, les interlocuteurs du Roi l’invitent à « ne pas faire d’éclat ».
  • 12 janvier 1943 – le Roi demande à la Croix-Rouge (via son Président, le Professeur Nolf) de se charger de la protection des déportés et des condamnés politiques.

Ces efforts, et bien d’autres, se sont à chaque fois heurtés à l’intransigeance de l’occupant. Comme il est précisé dans le Livre Blanc, ils ne furent pas non plus rendus publics parce que le Roi ne voulut pas, dans ces circonstances douloureuses, faire passer son prestige personnel avant l’intérêt de son peuple.

Sources :  Recueil de documents établis par le Secrétariat du Roi pour la période 1936-1946, corroboré par le Rapport de la Commission Servais déposé le 25 mars 1947. »

Don`t copy text!
Retour en haut