La vie quotidienne en Belgique – Janvier-Février-Mars 1944

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1944 – dernière année de guerre ?

Les Belges veulent y croire : en ce début d’année 1944, beaucoup d’indices portent à croire que le 3ème Reich ne tiendra plus longtemps. La guerre navale tourne au désavantage de l’Allemagne comme en atteste le torpillage du Scharnhorst près des côtes de Norvège. Chez nous, les Allemands avaient pris l’habitude d’étaler sur la façade du cinéma Marivaux un énorme planisphère représentant les victoires de leurs sous-marins. Et voilà qu’en ce début d’année, le planisphère a disparu ! 

En Wallonie, et plus particulièrement dans la région de Chièvres, l’occupant a expulsé des centaines d’habitants et obligé des ouvriers à retourner les champs de la région pour y aménager un terrain d’aviation en vue d’opérer, dit-il, des raids massifs sur l’Angleterre.  Mais en a-t-il encore les moyens, vu le manque de matériel et de pilotes dont souffre la Luftwaffe ?

Autre signe de nervosité du côté de l’occupant : craignant un possible débarquement allié,  les Allemands ont exigé des bourgmestres du littoral qu’ils prévoient, en cas de nécessité, l’évacuation des populations sur une profondeur de 5 kilomètres. Ils envisagent d’inonder les terres… Environ 100.000 habitants de 23 communes seraient concernés par cette mesure.

La Croix-Rouge rapatrie d’Allemagne de nombreux prisonniers belges malades

Fin janvier, des prisonniers belges malades sont rapatriés en Belgique grâce à la Croix-Rouge. Celle-ci a affrété un train sanitaire de la Société Nationale des Chemins de fer Belges et a pris en charge tous les frais (location du train, coût du charbon, du ravitaillement, du linge, des médicaments). Le train est parti du Stalag  IA d’Eylau, au sud de Koenigsberg, avant de se diriger vers les camps de  Neubrandenburg (Berlin), Fallingbostel (Hanovre), Nienburg (Brême), Lingen  et Emmer (Dortmund) pour y recueillir des prisonniers autorisés à rentrer au pays.

Une loge maçonnique belge dans un camp de concentration

Après avoir mené une chasse aux « francs-maçons » dès le début de l’occupation (notamment en investissant les locaux des loges et en saisissant leurs biens), les Allemands ont, par un décret d’août 1941, interdit les loges. Inutile de dire que de nombreux francs-maçons ont ensuite été pourchassés, arrêtés et/ou assassinés. Cela n’a cependant pas empêché un groupe de francs-maçons belges prisonniers au camp de concentration d’Esterwegen, dans l’Emsland, de créer de toutes pièces, fin 1943, une loge baptisée « Liberté chérie » qui a fonctionné en toute clandestinité jusqu’en mars 1944.

Les rescapés de Tcherkassy

A l’Est, et plus précisément sur le front ukrainien, l’armée allemande sous le commandement de von Manstein se retrouve encerclée début 1944 dans la poche de Korsoun-Tcherkassy. Parmi les combattants se trouve la 5ème brigade d’assaut Wallonie, largement composée de belges francophones rexistes. Sans doute à l’instigation de Léon Degrelle, la Sturmbrigade Wallonie lance une violente contre-attaque contre l’Armée rouge, alors que son entraînement ne l’a pas préparée à ce genre d’offensive. L’échec de ce que Degrelle appelait sa Légion d’élite se solde par la perte d’un millier d’hommes (la moitié de ses effectifs) et l’abandon de tout son matériel. Il n’en demeure pas moins que le chef des Rexistes s’en sort indemne et qu’il défilera triomphalement avec ses « légionnaires » le 1er avril, à Charleroi d’abord et au cœur de Bruxelles en fin de journée. Plusieurs gros bonnets allemands, dont le général Reeder, assistent aux parades.

Deux grandes figures assassinées

Le 14 janvier 1944, Walthère Dewé, chef du réseau de renseignement Clarence, tente de fuir la Gestapo mais il est abattu près de la place Flagey à Bruxelles par un officier allemand. Celui-ci se verra reprocher son acte, qui a privé les gestapistes d’un interrogatoire serré mais en réalité, ledit officier avait tout simplement tiré sur un homme visiblement en fuite, sans en connaître l’identité. Ayant déjà activement participé à la résistance durant la 1ère Guerre mondiale, en fondant le réseau La Dame Blanche, Walthère Dewé avait fondé dès 1941 le réseau Clarence, nom de code de son plus proche collaborateur Hector Demarque.

Liège, rue Coupée - Plaque commémorative Walthère Dewé
Liège, rue Coupée – Plaque commémorative Walthère Dewé

Fin février, c’est Alexandre Galopin, gouverneur de la Société Générale, qui est abattu de trois coups de revolver. Est-ce le fait de communistes, d’anarchistes  ou de rexistes qui voyaient en lui l’un des pires bastions de la résistance à l’Ordre nouveau ? Nul ne sait. 

Résistance

La grande coupure

Dans la soirée du 15 au 16 janvier, une trentaine d’explosions retentissent sur un axe allant de La Louvière à Visé en passant par Charleroi, la région liégeoise et Bressoux. Objectif : détruire de hauts pylônes électriques (situés dans des endroits difficiles d’accès) pour interrompre l’alimentation d’usines collaborant à l’effort de guerre allemand.  D’autres destructions frappent le même genre d’infrastructure en Flandre. L’opération a été montée par le bureau d’étude  du Groupe G avec le concours d’anciens professeurs de l’ULB, d’où émane ce Groupement Général de Sabotage. Elle aurait entraîné la perte de 10 millions d’heure de travail dans les usines concernées. Conséquence indirecte de ce coup d’éclat : l’Angleterre reconnaît enfin l’efficacité du Groupe G à qui il accordera désormais un soutien à la fois moral et matériel.

Le Groupe G décapité
Écusson du Groupe G
Écusson du Groupe G

Quelques semaines plus tard, fin mars, le chef du Groupe G, Jean Burgers, est arrêté avec plusieurs autres résistants. Son adjoint, Robert Leclercq, prend le relais. Déporté à Buchenwald, J. Burgers y sera pendu le 3 septembre 1944.

Jean Burgers
Jean Burgers
            Montée en puissance de l’Armée Secrète

Début mars, les groupes qui composeront la future Armée Secrète commencent à recevoir régulièrement d’Angleterre des armes et des explosifs, par parachutage. Au milieu du mois, le chef de l’Armée de Belgique Yvan Gérard, quitte le pays pour Londres car il se sent menacé. Il est remplacé par le lieutenant-général Jules Pire.

Le Lieutenant-général Jules Pire (1878-1953)
Le Lieutenant-général Jules Pire (1878-1953)
Des otages belges dans les trains de permissionnaires allemands

C’est sous l’appellation de « service de convoiement de trains militaires » que les Allemands désignent des Belges pour accompagner des trains de permissionnaires pouvant être sujets à des actes de sabotage ou de destruction. Servant de bouclier humain, ces otages belges ne sont, aux dire des Allemands, pas des prisonniers. Ils ont même droit à une place assise en 2ème ou 3ème classe dans le train – au grand dam des soldats allemands qui eux, doivent parfois rester debout.

Le service de convoiement est de durée variable (parfois jusqu’à 10 semaines) mais n’est jamais de tout repos en raison des imprévus, des retards et autres aléas de circonstance. L’avocat Paul Struye en fit partie en mars 1944 aux côtés de trois autres avocats, d’un industriel, d’un enseignant et d’un boucher.

De Malines à Auschwitz

Le  « Convoi 23 » et le « Convoi Z » quittent Malines le 15 janvier 1944 à destination d’Auschwitz-Birkenau.

Caserne Dossin à Malines, Convoi no 23 du 15 janvier 1944 - Wikipédia
Caserne Dossin à Malines, Convoi no 23 du 15 janvier 1944 – Wikipédia

Le sentiment des Belges après 3,5 ans d’occupation

On sait que l’autodérision et l’obstination font partie de l’ADN belge et cela se confirme après 3,5 années de guerre. Plus que jamais, et malgré de réelles souffrances, le Belge fait appel à toutes ses forces latentes pour consolider et préserver sa personnalité face à l’occupant et surtout, pour se débrouiller dans toutes les circonstances imaginables. L’occupation et l’arrogance de l’Allemand n’ont aucunement entamé sa détermination à frauder chaque fois que possible pour parvenir à ses fins et survivre.

 Ce qui est nouveau en revanche, c’est le degré de violence qui imprègne toute la société. A côté des actes de sabotage et d’exécution, un phénomène de violence gratuite ne cesse de prendre de l’ampleur au travers d’un banditisme qui ne dit pas toujours son nom. On tue pour un rien. La vie humaine semble ne plus avoir aucune valeur. On assassine aussi parce qu’on n’est pas du même avis. En ce début d’année 44, plusieurs anonymes (ingénieurs, magistrats ou autres) sont liquidés tout simplement parce qu’ils sont anglophiles.

 Sous un angle plus positif, on constate que l’espoir renaît après les désillusions de l’automne 1943. En janvier 1944 en effet, la Belgique se remet à y croire, après l’annonce de  la nomination du général Eisenhower comme commandant suprême des forces alliées en Europe, et celle de Montgomery à la tête des armées d’invasion.  On ne doute plus d’une victoire alliée, sans doute avant la fin de l’année. L’Angleterre jouit toujours d’un immense crédit parmi la population belge, qui salue également les victoires russes.

 La minorité belge ralliée à la cause allemande commence à douter et penche plutôt pour une victoire finale anglo-soviétique avec, à la clé, une bolchévisation de l’Europe ! Mais la majorité veut croire à l’avènement d’une hégémonie britannique et à la création d’un vaste ensemble économico-militaire dont bénéficierait la Belgique, tout en préservant sa souveraineté.

 En février 1944, avant la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Gouvernement belge en exil à Londres créa une distinction honorifique – la Croix des Evadés – pour honorer tous ceux qui, au péril de leur vie, avaient fui la Belgique occupée par les Nazis pour continuer la lutte, à l’étranger.

Croix des évadés 1940-1945
Croix des évadés 1940-1945

Au début du printemps 1944, le commandement suprême interallié décide de commencer à bombarder le réseau ferroviaire des pays occupés en prévision du débarquement. En Belgique, les gares de dépôt et de formation de Malines, Louvain, Gand, Courtrai, Schaerbeek et Etterbeek notamment sont des cibles de premier-plan. Ces opérations font évidemment des dégâts matériels et des victimes parmi la population, mais le Belge ne se départit pas de son humour…et recommande le sifflet mais pas n’importe lequel : le sifflet « sport » !

En Italie

Après le débarquement allié en Sicile en juillet 1943 et la libération de l’île , les troupes allemandes se sont renforcées sur la Ligne Gustav, dont la clé de voûte est Monte Cassino.

Le 22 janvier 1944, les forces anglo-américaines lancent l’opération Shingle et débarquent à Anzio dans le but de percer la ligne Gustav. Parallèlement, une attaque est lancée sur Monte Cassino, au sud. Malgré le poids des moyens mis en œuvre, les alliés rencontrent une vive résistance des troupes allemandes et se voient obligées de reculer dans un premier temps.

La bataille durera jusqu’en mai 1944 et Rome ne sera libérée que le 4 juin 1944.

Elle se soldera par 40.000 pertes humaines côté allié et 35.000 côté allemand.


Par Martine Jones – Publié dans le bulletin trimestriel Militaria Belgica Info N° 111 (Q1-2024) de la SRAMA – Société royale des Amis du Musée royal de l’Armée et d’Histoire militaire – www.sramakvvl.be

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