La vie quotidienne en Belgique – Juillet-Août-Septembre 1941

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Face aux coups de plus en plus durs portés par la Grande-Bretagne à l’Allemagne et grâce à l’aide qu’apportent les États-Unis à l’Angleterre, l’opinion publique belge se montre globalement confiante et optimiste. Le ronronnement des chasseurs et bombardiers  britanniques survolant notre pays presque chaque nuit  ne dérange pas le Belge qui, au contraire, le trouve plutôt rassurant. 

Radio Londres incite les habitants des pays occupés à apposer partout – sur les réverbères, les murs, les portes – la lettre V, symbole de la victoire finale des Alliés.  On se salue en tendant l’index et le médium pour former le signe V,  on aménage des parterres fleuris en V. En réaction à cette provocation, Goebbels décide de faire de même, pour le compte de l’Allemagne et de sa propre victoire, en peignant de gigantesques V (pour « Victoria ») sur des toiles suspendues à l’entrée des édifices publics, casernes et gares.

Winston Churchill, V for Victory
Winston Churchill, V for Victory

Au-delà de cette bataille psychologique, le Belge suit de près les événements en Russie et pense que l’Allemagne ne viendra pas à bout de son ennemi avant l’hiver. Ce qui l’amène à douter fortement de la victoire finale du boche. Pourtant, la partie est loin d’être jouée, d’autant que chez nous, la croisade antibolchévique menée par le Reich attire de nombreux ‘volontaires’. La Légion Flamande et la Légion Wallonie recrutent à coups de propagande. Radio Bruxelles ne manque pas de louer la ‘générosité’ de Léon Degrelle. Et les premiers contingents de ces deux légions, issus du VNV et des formations de combat de Rex, partent pour le front de l’est en août 1941.

La Belgique, toujours saignée à blanc

Dans le secteur du rail, l’autorité allemande accentue sa pression pour envoyer en Allemagne 5000 travailleurs. Les ouvriers sont approchés directement car la société nationale des chemins de fer belge se refuse à obtempérer. 

Fin août 1941, il y a déjà 200.000 travailleurs belges en Allemagne et 35.000 en France. On ignore quel pourcentage exact est affecté à l’industrie de guerre allemande.

Sur le plan financier, l’Allemagne nous doit, en cet été 1941, 2 300 millions de francs au titre du clearing, une somme qu’elle ne rembourse pas. Qui plus est, elle a mis la main sur les intérêts (évalués à 700 millions) de sociétés belges en Roumanie et en Bulgarie. Et pour couronner le tout, le Reich continue de nous réclamer un milliard de francs par mois au titre d’indemnité  de guerre.

Dans les villes, le panier de la ménagère reste très peu garni voire désespérément vide. Le pain (de médiocre qualité) manque de plus en plus, de même que le lait, le beurre et la viande. On constate aussi la disparition des fruits et légumes  (sauf au marché noir, où ils sont proposés à des prix exorbitants), parce qu’il serait question de délivrer aux maraîchers des licences sans lesquelles ils ne pourraient pas vendre ou acheter leurs produits. Dans les campagnes, le ravitaillement pose nettement moins de problèmes, ce qui attire de nombreux citadins, dont certains n’hésitent pas à pratiquer une véritable fraude organisée. De nombreux biens de consommation comme le sucre ou les chaussures, initialement destinés  à la population belge,  sont systématiquement  détournés vers le Reich.

Malgré cela, Goebbels note dans son journal que les pénuries alimentaires – et de tabac – persistent en Allemagne, ce qui « continue d’assombrir quelque peu l’ambiance ».

Ordonnances en série

En Belgique, mais ailleurs aussi, l’occupant durcit le ton et intensifie sa lutte contre plusieurs catégories d’indésirables.

Le clergé : partout la lutte contre le clergé s’intensifie (y compris en Allemagne et en Autriche) : expropriation d’établissements religieux et expulsion de leurs résidents, restrictions de la prédication de la foi et de la vie ecclésiastique. Les catholiques allemands sont priés de choisir entre le Christ ou le peuple allemand. Pour Goebbels, « l’Eglise catholique est une internationale qui, au moment critique, sera toujours contre nous. Il faut donc veiller à ce qu’elle n’ait jamais l’occasion d’agir contre l’Etat. » 

Les loges maçonniques et organisations connexes ou similaires sont elles aussi dans le viseur du Reich. En Belgique, elles sont dissoutes à la mi-août et leurs biens sont saisis.

Les écoliers et les instituteurs  ont interdiction de porter en public un insigne de quelque nature que ce soit pendant les cours, les récréations et sur le chemin de l’école. Les peines prévues pour contravention sont des amendes ou la prison.

Les organisations de jeunesse (comme les scouts) sont menacées d’interdiction par une ordonnance du 13 juillet si elles ne communiquent pas avant le 21 juillet leur nom, but, adresse, patrimoine, état des équipements, nombre de membres, liens avec d’autres organisations. 

Censure

En plus de l’épuration dans les bibliothèques et les librairies orchestrée dès l’automne 1940 par l’administration militaire, l’Abteilung IIIC 4 de la Sicherheitsdienst (SD) saisit à présent des ouvrages qualifiés de ‘séditieux’ qui auraient pu échapper à la vigilance des censeurs. En septembre 1941 paraît une liste destinée aux professionnels du livre :  Contre l’excitation à la haine et au désordre – Liste des ouvrages retirés de la circulation et interdits en Belgique – Tegen ophitsing en wanorde : lijst der aan den verkoop onttrokken en verboden boeken in België. Imprimée à 5000 exemplaires, cette liste interdit plus de 1500 titres bilingues, parmi lesquels des œuvres de Jean Rey et d’Émile Verhaeren.

Montée en puissance de la résistance

Face au durcissement de la position de l’occupant, la résistance s’intensifie.

Au printemps 1941, Andrée De Jongh et Arnold Deppé ont posé les premiers jalons d’un réseau d’évasion d’aviateurs britanniques et de soldats alliés désireux de rejoindre l’Angleterre. Le 18 août,  le premier convoi de la ligne Comète (également surnommée ‘groupe Dédée’) quitte Bruxelles en direction de la France, puis de l’Espagne où le réseau possède une infrastructure complète d’exfiltration et de points de relais. Beaucoup de femmes y jouent le rôle d’accompagnatrices.  Au fil du temps, le réseau comptera jusqu’à 2 000 membres (en juin 1944) et aidera à l’exfiltration de quelque 700 militaires alliés. 800 de ces membres seront arrêtés et 155 d’entre eux ne reviendront pas des camps où ils avaient été envoyés. Andrée De Jongh traversera 35 fois les Pyrénées avant d’être arrêtée en janvier 1943.

Andrée de Jongh
Andrée de Jongh

En juillet, l’Armée Belge Reconstituée (mouvement de résistance intérieure formé par le colonel de réserve Lentz au lendemain de la campagne des 18 jours) fusionne avec la Légion Belge du capitaine-commandant Charley Claser pour ne plus former qu’une seule entité sous le nom de Légion Belge. A sa tête, Charley Claser (fondateur), Robert Lentz (chef de la cellule Combat), Charles Vander Putten (responsable de la cellule Politique et suppléant de Claser) et André Boerenboom (responsable des Services et suppléant de Lentz). Jules Bastin, commandant de la réserve générale, les rejoint en septembre à la tête du groupement qui, à partir de ce moment, se profile comme une formation anti-allemande plutôt qu’une entité de maintien de l’ordre. Il faudra cependant un certain temps avant que le gouvernement belge à Londres ne prenne sérieusement en compte l’évolution de l’action de la Légion Belge.    Fin août est créé à Liège le Front Wallon pour la Libération du Pays (FWLP) qui associe des intellectuels antifascistes (et communistes), des partisans du Cercle des Anglophiles et des éléments liés à Wallonie Libre. Il préfigure le futur Front de l’Indépendance.

Durcissement de la répression

Le Belge résiste ? Qu’à cela ne tienne : la répression n’en sera que plus féroce. La Gestapo s’active. Les tribunaux militaires prononcent sans hésiter la peine capitale pour des faits d’espionnage (réels ou supposés) ou pour des attentats à l’explosif contre des cabines électriques ou des pylônes du réseau à haute tension.

Fin juillet, la direction du Parti National/Nationale Partij est décapitée et plusieurs dizaines de membres du mouvement sont condamnés à mort ou à des peines de prison Outre-Rhin.

Mi-septembre, Frans Fischer, député et président du groupe parlementaire socialiste, est relâché de Breendonck, après plusieurs mois de détention au motif d’inculpation ‘délinquant communiste juif’ ! Son régime quotidien se composait de 8 heures de travaux manuels lourds quasiment ininterrompus, 2 tranches de pain, 1 bol d’erzatz de café et 1 bol de soupe.  A sa sortie, Fischer a perdu pas moins de 40 kilos. Plusieurs de ses codétenus n’ont pas eu la ‘chance’ d’être libérés comme lui.

Travaux forcés à Breendonk
Travaux forcés à Breendonk (source www.belgiumwwii.be)

En plus des Juifs et des communistes, d’anciens ministres, sénateurs, magistrats, hauts fonctionnaires de l’état et échevins sont incarcérés en nombre sans cesse croissant. Le 22 septembre 1941, le premier convoi de prisonniers politiques belges quitte Breendonck et Huy pour Neuengamme.

A la fin du mois, à la suite d’une dénonciation, plus d’une centaine de membres de De Zwarte Hand (l’organisation anti-VNV fondée en mars 1941 dans le Brabant flamand) sont appréhendés. Le groupe est quasiment dissout.

Le durcissement de l’occupation militaire fait naître une haine de plus en plus tenace dans toutes les couches de la population belge.


A l’étranger

Sur le front de l’Est

Le 3 juillet, Staline prononce son premier discours à la radio depuis le début de l’invasion. Il exhorte la population à résister par tous les moyens, y compris par des groupes de partisans.

Il veut aussi à tout prix récupérer son armée d’Extrême-Orient, qui doit passer par la Perse mais celle-ci s’y oppose. Ayant repoussé l’ultimatum adressé par la Russie et l’Angleterre en août 1941, la Perse est envahie par les troupes russes et anglaises qui occupent ensuite le pays et détrônent le Chah.  A partir de ce moment,  du matériel américain transitera en un flot continu à travers ce pays pour soutenir les troupes russes.

Dans le courant de l’été, Moscou et Londres signent un accord d’assistance mutuelle qui exclut tout armistice et toute paix séparée.

Le premier raid aérien allemand sur Moscou a lieu le 21 juillet et fait 130 morts et 241 blessés.

De son côté, Goebbels acte dans son journal la ‘perte regrettable’ de 60.000 soldats allemands pour les 6 premières semaines de combat en Russie. 

Au large de Terre-Neuve

Du 9 au 12 août, Churchill et Roosevelt se rencontrent à bord du croiseur américain Augusta et du cuirassé britannique Prince of Wales dans la baie d’Argentia. Ils signent la Charte de l’Atlantique qui ébauche le futur ordre international en 8 points et 4 libertés.  L’Allemagne considère ce document comme une déclaration ‘propagandiste’.

En Allemagne

Fin juillet 1941, Goering charge Heydrich d’élaborer sous tous ses aspects (pratiques et financiers) une solution finale pour l’élimination des Juifs.

En Extrême-Orient

Les Japonais débarquent en Indochine.


Divers

Un exploit réconfortant

Dans la nuit du 4 au 5 juillet, deux aviateurs belges, Mike Donnet et Léon Divoy, parviennent à rafistoler un petit avion de tourisme SV4 caché dans la propriété du baron Thierry d’Huart, à Overijse, celle-ci étant occupée par les Allemands. Faisant preuve d’ingéniosité avec un ressort de lit et d’autres débris pour reconstituer les organes vitaux de l’appareil, ils parviennent à décoller en rasant la Forêt de Soignes et atteignent l’Angleterre deux heures et demie plus tard. 

21 juillet en demi-teinte

La matinée du 21 juillet 1941 se déroule dans le calme. Une foule endimanchée, porteuse de nœuds aux couleurs nationales, défile silencieusement devant le Soldat inconnu (mais avec interdiction d’y déposer des fleurs), puis Place des Martyrs en hommage aux morts de 1830.

Un Te Deum est célébré à la collégiale Sainte-Gudule en présence de représentants de la Cour, des secrétaires généraux, de la magistrature, de fonctionnaires et de représentants des milieux financiers, industriels, éducatifs. La Brabançonne est même jouée à la fin de la cérémonie.

L’après-midi et la soirée sont plus agitées tant à Bruxelles que dans d’autres localités où l’on enregistre des confrontations entre courants politiques (comme à Bruges entre partisans du Nationale Partij et du VNV), l’agression de rexistes en uniforme noir et des heurts avec des soldats allemands. Les Allemands ne tardent pas à réagir et à sanctionner vigoureusement. 

Un facteur prévenant

Au centre de tri de Bruxelles, un facteur est appréhendé par un censeur allemand qui lui demande de lui remettre le courrier destiné à la Rue de la Longue Haie. Le facteur classe les lettres (il y en a 12), note les noms et adresses et remet le paquet au censeur.  Lorsqu’il les reçoit en retour pour les distribuer, le facteur constate qu’il en manque une.  Il distribue les 11 lettres aux adresses indiquées rue de la Longue Haie. Puis il se rend à l’adresse de la 12ème lettre (qu’il n’a pas reçue en retour), sonne et prévient l’occupant qu’un courrier qui lui était destiné a été saisi par les Allemands. Le facteur poursuit lentement sa tournée, sans perdre de vue la porte d’entrée de la maison où il vient de sonner et d’où il voit bientôt sortir le résident, une valise à la main.Le message est bien passé.


Par Martine Jones – Publié dans le bulletin trimestriel Militaria Belgica Info N° 101 (Q3-2021) de la SRAMA – Société royale des Amis du Musée royal de l’Armée et d’Histoire militaire – www.sramakvvl.be

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