La vie quotidienne en Belgique – Mai-Septembre 1940

Temps de lecture : 8 minutes

Mai 1940.

Dès le début de l’invasion, de nombreux civils se lancent sur les routes, dans une pagaille invraisemblable, en direction de la côte et surtout, de la France. Certaines familles décident de se séparer, le père ou la mère partant avec les enfants par exemple alors que l’autre conjoint reste dans la maison familiale en Belgique par crainte des pillages des soldats anglais et français. Mais le voyage n’est pas sans danger. Les colonnes de réfugiés sont régulièrement mitraillées par l’aviation allemande. Souvent rattrapés par les Allemands en France, ils doivent finalement rebrousser chemin. D’autres parviendront à descendre dans le Midi.

Des soldats britanniques et des réfugiés belges sur la route de Louvain à Bruxelles, le 12 mai 1940
Des soldats britanniques et des réfugiés belges sur la route de Louvain à Bruxelles, le 12 mai 1940

En Belgique, de nombreuses communes se retrouvent sans bourgmestres ni échevins. Dans la confusion générale, plusieurs agents de la fonction publique (fonctionnaires, magistrats, instituteurs…) abandonnent leur poste et partent en évacuation, alors que leur livret de mobilisation civile leur impose, s’ils ne sont pas appelés à l’armée, de continuer à assumer leur fonction. Ils seront durement sanctionnés (retenue sur traitement, retard à l’avancement, …).

Dans les villes, des magasins sont pillés par la population. Dans les campagnes, les vaches, les pis gonflés, errent sur les chemins. Partout, ce ne sont que destructions et désolation.

Côté diffusion des actualités, c’est la confusion la plus totale. Plus rien pendant quelques jours. Une grande partie du personnel de l’INR a fui en France, avant de rejoindre l’Angleterre.  Le 31 juillet, Radio Bruxelles/Zender Brussel émet sous contrôle allemand, dans les locaux de l’INR, Place Flagey.

Les ministres ont quitté le pays, mais le Roi est resté près de son armée. Celle-ci s’est battue jusqu’au bout de ses forces et les jeunes recrues (CRAB) ont été évacuées en France. Elles ne rentreront que dans le courant du mois d’août, amaigries et dans un état misérable.

A la capitulation, le 28 mai, soldats et officiers sont faits prisonniers. Malgré l’interdiction de quitter la troupe et de détruire le matériel, certains réussissent à s’échapper, vers l’Angleterre notamment ; les autres restent en attendant la démobilisation ou le départ pour l’Allemagne. Quelques-uns reçoivent l’autorisation d’aller dire au revoir à leur famille.


Le 18 mai, les Allemands défilent à Bruxelles, Place des Palais. Infanterie, cavalerie, musique : la population est atterrée mais impressionnée. Il n’en faudra pas beaucoup plus pour que, quelques jours plus tard, elle s’incline devant l’occupant.

Parade de cavaliers allemands devant le Palais royal à Bruxelles, peu après l'invasion (mai 1940)
Parade de cavaliers allemands devant le Palais royal à Bruxelles, peu après l’invasion (mai 1940)

Soumission et adhésion.

Et voilà : la Belgique est désormais dirigée par le général A. von Falkenhausen, en charge du commandement militaire de la Belgique et du Nord de la France. Il est assisté par le général E. Reeder, responsable de l’administration civile du pays avec les secrétaires généraux belges, investis de pouvoirs spéciaux depuis le 10 mai et qui ont repris les fonctions des ministres partis en exil.

Sur le terrain, la situation est confuse et les préoccupations immédiates. Il faut déblayer, ramasser les cadavres (d’hommes et d’animaux) qui se décomposent sous un soleil radieux, reconstruire et… manger. Les boulangeries et les épiceries rouvrent le 10 juin, mais les stocks de farine vont vite être épuisés. Un rationnement de pain est imposé (225 gr par jour). La pénurie s’annonce aussi pour les pommes de terre et les corps gras. 

Depuis l’arrivée des Allemands, plus de journaux ni de radio libres. La presse écrite reprend le 15 juin, sous contrôle de l’occupant. Aux journalistes de choisir leur camp. Il faut bien vivre…

C’est dans cette ambiance que rentrent, bien souvent à bicyclette ou à pied, des milliers de réfugiés, sur des routes où se croisent sans discontinuer camions et motos, alors que la France se bat toujours, mais plus pour longtemps. Le 17 juin, tout est fini. Pétain signe l’armistice. En Belgique, on ne croit plus en une victoire alliée ; au mieux, une paix séparée avec l’Angleterre.

Les Belges semblent alors résignés à la défaite et à la toute-puissance allemande.   Lorsqu’un motocycliste allemand demande son chemin, il se trouve tout de suite un certain nombre de gens pour lui venir en aide.

Le comportement de notre armée fait l’objet de discussions. Pour le moment, le loyalisme au Roi s’intensifie alors que l’impopularité de Pierlot, Premier ministre, va grandissante. La question royale ne fait que commencer.

La population s’en prend aux  pillages et destructions perpétrés par les soldats français et surtout anglais.  Injures et mépris pleuvent sur les Alliés, alors que l’Allemand sur notre sol se présente, à ce moment, sous son plus beau jour : fier,  jeune, cordial, prêt à aider la population…  Le tout avec une organisation exemplaire et un équipement moderne.

De toute façon, aux yeux de beaucoup, il n’y a plus grand-chose à faire si ce n’est se soumettre à l’occupant. D’autant qu’une victoire britannique semble alors peu probable.  Paradoxalement, dans ce climat où se mêlent soumission et rancœur, jamais une critique envers la véritable cause du mal : Hitler.

Entre fatalisme et espoir.

L’été s’installe, les problèmes aussi : le ravitaillement se complique, le rationnement se durcit. Les ordonnances allemandes pleuvent. En juillet, tout le corps diplomatique doit quitter Bruxelles, sur ordre du Führer.  Des magistrats belges sont arrêtés. Les premières réquisitions apparaissent et toutes sortes de biens sont confisqués, dont les voitures… de sorte que les chevaux font leur réapparition dans les rues de Bruxelles, de plus en plus souvent jonchées de crottins. On se croirait revenu 30 ans en arrière.

Dans ce contexte, difficile de fêter dignement le 21 juillet. Le bourgmestre de Bruxelles, van de Meulebroeck, a bien demandé poliment une autorisation à l’autorité allemande : « J’ose espérer Monsieur le Commandant en chef, que vous aurez la bonté d’ordonner la suspension de toute circulation militaire ou autre de 2 à 5 heures aux abords de la Grand-place afin que la bonne organisation du concert, qui aura un caractère artistique, ne soit pas troublée » – mais il n’aura droit qu’à un Te Deum.

Sur le plan monétaire, la situation n’est pas brillante. Au lendemain de l’invasion, la direction du Crédit communal est partie en France avec l’encaisse (3,5 milliards de francs). Idem pour l’encaisse des comptes chèques postaux. La Banque Nationale reste fermée pendant des semaines.  Les premières exigences allemandes tombent : acompte de 3,5 milliards de francs à payer au plus tard le 5 août, pour couvrir les frais d’occupation.

Les Allemands sont de plus en plus présents partout. Les magasins se vident à toute allure : plus de sardines, de chocolat, de sucre, de beurre, de margarine.  Le lait se fait rare, le pain est de plus en plus rationné. Sans parler de la pénurie de pneus (de bicyclette). Le climat d’oppression s’alourdit. La Libre Belgique, clandestine, commence à paraître et les premiers numéros sont jetés discrètement dans les boîtes aux lettres.

De l’autre côté de la Manche, l’Angleterre, dernier rempart contre le nazisme en Europe, s’apprête à repousser une invasion allemande qui ne vient pas. Les bulletins d’information sur Radio Bruxelles ont beau dire que son sort est scellé, tous les regards restent rivés sur elle et sur le formidable combat que mène la RAF.  L’espoir renaît en Belgique et le monument anglais à la Place Poulaert est de plus en plus fleuri, jour après jour. Alors que l’été touche à sa fin, ce sont désormais les villes anglaises qui sont la cible de cruels bombardements. La City de Londres est touchée pour la première fois le 8 septembre. Les Anglais ripostent en bombardant Berlin. Le 28 septembre, l’INR recommence à émettre sur les ondes de la BBC. Mais gare à celui qui l’écoute en Belgique : il risque les travaux forcés. Face à un avenir incertain, les sentiments oscillent entre fatalisme et espoir. Chaque jour, les mêmes efforts sont à répéter pour s’approvisionner comme on peut. Et pendant ce temps, Anglais et Allemands poursuivent un combat dont personne pour l’instant ne peut prédire l’issue.


Par Martine Jones – Publié dans le bulletin trimestriel Militaria Belgica Info N° 97 (Q3-2020) de la SRAMA – Société royale des Amis du Musée royal de l’Armée et d’Histoire militaire – www.sramakvvl.be

Don`t copy text!
Retour haut de page