La vie quotidienne en Belgique – Octobre-Novembre-Décembre 1943

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En ce début d’automne 1943, le climat en Belgique occupée n’est pas à l’apaisement. Même si les indices d’un tournant décisif dans la conduite de la guerre en Europe semblent aller plutôt en faveur d’une victoire des Alliés, la nervosité règne dans les rues, des villes principalement.

Les Allemands se mettent soudain à procéder à des fouilles sévères et régulières. Non contents de vérifier l’identité des passants, ils les tâtent sur tout le corps, à la recherche d’armes. Arrêtant les tramways, des soldats allemands en font descendre les passagers sur lesquels ils braquent leurs fusils tandis que leurs comparses fouillent le tram de fond en comble.

A ces désagréments s’ajoute une montée en puissance de la violence, dont les actes sont le fait à la fois de bandits et de l’occupant. Le banditisme connaît en effet une recrudescence sans précédent, les malfrats s’attaquant surtout à des bureaux de perception, des banques, des études de notaires, etc. Inutile de dire que les sanctions à leur égard sont rares car les auteurs de ces délits savent mieux que personne disparaître dans la nature, avec leurs armes. A cet égard, il est intéressant de rappeler que si les Allemands ont désarmé les gendarmes belges, ils n’y sont pas parvenus avec les malandrins.

Plus grave et plus préoccupant sans doute est le cycle infernal « attentats – représailles – exécutions ». Certains de ces attentats sont commis entre factions rivales (pro/contre rexistes ou VNV notamment). D’autres sont perpétrés par la résistance contre l’occupant qui procède alors à des représailles sévères, sous la forme de prises d’otages et/ou d’exécutions capitales. Dans l’absolu, la liste des peines capitales prononcées et exécutées ne cesse de s’allonger, que ce soit à la suite d’attentats ou de procès sommaires. Les faits incriminés sont de nature diverse : détention illégale d’armes, de munitions ou d’explosifs ; mouvance communiste ; actes de sabotage ; transmission de renseignements, vols de cartes d’alimentation dans les maisons communales (parfois complices) pour nourrir les maquis, etc.

Début de la bataille aérienne de Berlin

Berlin, Flakturm am Zoo ADN-Zentralbild/Archiv
Berlin, Flakturm am Zoo ADN-Zentralbild/Archiv
Mossie Airfield - Des bombardiers Mosquito vont décoller (105 Sqn)
Mossie Airfield – Des bombardiers Mosquito vont décoller (105 Sqn)

Après les raids très dévastateurs menés par les bombardiers de la RAF et de l’USAAF contre Hambourg en juillet-août 1943 (opération Gomorrah), les Britanniques décident de lancer une vague de bombardements massifs sur Berlin et d’autres villes allemandes. Cette campagne (qui entrainera de lourdes pertes pour la RAF, particulièrement dans ses raids sur Berlin) durera jusqu’en mars 1944. Objectif du Bomber Command : briser la résistance allemande. La capacité initiale est de 800 bombardiers par nuit équipés de nouveaux outils de navigation comme le radar H2S. Les deux raids de novembre (18-19 et 22-23) sont menés par des Avro Lancasters et des de Havilland Mosquitos. Ils causent de nombreux dégâts et provoquent des incendies à Berlin et dans sa périphérie – endommageant ou détruisant entre autres les bâtiments administratifs de la Waffen-SS, le Ministère de l’armement, plusieurs usines d’armements mais aussi le zoo de Berlin, le château de Charlottenburg et plusieurs ambassades. En décembre, c’est le réseau ferroviaire allemand qui est la cible principale des attaques de la RAF.  Pour les Belges, le ronronnement incessant des avions passant au-dessus de notre territoire fait désormais partie du quotidien.

Bomber Command Logo
Bomber Command

Comète : réseau d’évacuation de pilotes alliés

C’est souvent sur le chemin du retour que des avions alliés sont abattus au-dessus de notre pays. Les membres d’équipage qui ont la chance d’être récupérés par Comète en Belgique ou en France peuvent espérer un retour en Grande-Bretagne, via les Pyrénées, grâce à ce réseau d’évacuation fondé en 1941 par Andrée de Jongh. Très tôt, celle-ci peut compter notamment sur le soutien d’une autre jeune fille, Andrée Dumon (nom de code Nadine). Mais en août 1942, Nadine est dénoncée et incarcérée à la prison de Saint Gilles. Elle a 20 ans. Onze mois plus tard elle est déportée en Allemagne. A partir de l’automne 1943 et jusqu’à la fin de la guerre, elle va connaître plusieurs camps de détention parmi lesquels Mesum, Zweibrucken, Gross Strelitz, Ravensbrück et finalement Mauthausen.  Elle sera libérée en avril 1945 par la Croix-Rouge canadienne. Elle vient de fêter ses 101 ans le 5 septembre 2023.

Andrée De Jongh
« Nadine »  (Andrée Dumon)

Canal du Centre à sec et nouveaux maquis en Ardenne

En novembre, le Canal du Centre se retrouve soudain à sec, entre Arquennes et La Louvière. Des résistants ont fait sauter un siphon qui passe sous la voie d’eau, provoquant la mise à sec du canal et d’importantes inondations aux environs. Résultat : les expéditions en provenance des charbonnages de La Louvière, Bois-le-Duc, Mariemont et Ressaix notamment sont bloquées pour plusieurs semaines.

A la fin de l’été 1943, des groupes de jeunes résistants étiquetés plutôt de gauche se multiplient dans les forêts ardennaises. Encadrés par d’anciens de l’ULB, ils acquièrent vite les techniques de guérilla. Moins d’un an plus tard, ils intègreront le service Hotton dirigé par le major Adelin Marissal.

Les mouvements de résistance en Belgique sont nombreux et de plus en plus actifs, grâce notamment au soutien du SOE (Special Operations Executive – service secret britannique). Aux lignes d’évasion s’ajoutent désormais la transmission de renseignements, les actes de sabotage, et diverses publications clandestines dont le Faux Soir constitue sans doute l’apogée.

Le Faux Soir fait « la une »

Le Faux Soir du 9 novembre 1943
Le Faux Soir du 9 novembre 1943

Publié par le Front de l’Indépendance et distribué à la hâte dans les kiosques le 9 novembre 1943, le Faux Soir est l’idée de Marc Aubrion, un ancien du Soir d’avant-guerre qui imagine un pastiche du « Soir volé » pour célébrer le 25ème anniversaire de l’armistice de novembre 1918. Avalisé par le comité national du Front de l’Indépendance, le Faux Soir est rédigé par un collectif composé entre autres de Fernand Demany (secrétaire national du F.I. et ancien rédacteur du Soir), Adrien van den Branden de Reeth (substitut du Procureur du Roi) et Pierre Ansiaux, avocat libéral. Sont également de la partie Alfred Fourcroy, entrepreneur et responsable d’un réseau d’évasion de pilotes, qui avance cinquante mille francs pour couvrir les frais ; Ferdinand Wellens, imprimeur ; Louis Miller qui, infiltré au Soir volé, parvient à en dérober l’en-tête ; et bien d’autres encore. Les 50.000 exemplaires du Faux Soir sont distribués une demi-heure avant « le vrai ».

Le pastiche est réussi et le contenu de ce Faux Soir provoque l’hilarité des lecteurs belges… et la consternation de l’occupant et des collaborationnistes.

En voici quelques extraits.

Pastichant la « correspondance de Berlin » :

« On souligne ici complaisamment avec quelle virtuosité la stratégie allemande s’est toujours modelée sur les nécessités de l’heure et avec quel bonheur dans l’expression la propagande allemande a su en baptiser les trouvailles les plus ingénieuses. A la tactique des flots, à la retraite en hérisson, à la résistance en porc-épic, a succédé lé défense élastique. »

« Dans le cadre gigantesque d’une défense élastique colossale, toutes les villes situées sur la voie ferrée Leningrad-Berditchev ont été évacuées nuitamment et sur la pointe des pieds. »

« Dans les autres secteurs du front, l’armée allemande continue à enregistrer de considérables triomphes défensifs. »

« Dans la nuit du 8 au 9 novembre, un avion de combat allemand de type Représailles a réussi à apercevoir les côtes de l’Angleterre, tandis qu’un nombre considérable de bombardiers lourds anglo-américains a exécuté des attaques massives sur les villes allemandes, galvanisant une fois de plus notre industrie de guerre et le moral de nos populations. »

Et à la rubrique des petites annonces :

« 500 grammes de pain par jour et par personne grâce à l’abondante récolte de l’Ukraine qui a pu, à concurrence de plusieurs millions de tonnes de blé, être acheminée de Russie vers la Belgique sans passer par l’Allemagne, ce qui, géographiquement, constitue un tour de force, d’autant plus que ces quantités ont été transportées dans des camions de la Wehrmacht dépourvus d’essence et juchés sur des wagons. »

Quant au tabac, rationné à partir du 1er décembre, il comprendra deux catégories :

« Le Krotin A et le Krotin B » provenant des services de la R.S.D.C. (Récupération systématique des Défécations Chevalines ».

Le retentissement du Faux Soir gagne Londres qui s’empresse de traduire plusieurs articles du journal clandestin, et Lyon qui s’en inspirera pour éditer un « faux Nouvelliste » en décembre 1943.

Bien plus tard, la commission de l’historique de la résistance qualifiera l’exploit de « summum de l’humour journalistique de guerre ». Mais au prix, rappelons-le, de l’arrestation et de la déportation de plusieurs des membres de cette audacieuse équipe du Faux Soir.  Démasqués à la suite d’une enquête de la SIPO-SD en février 1944, certains ne reviendront pas des camps de détention.

Sur les autres fronts, fin 1943

La Corse est entièrement libérée le 4 octobre.

Débarquement à Ajaccio 1943 ©Fondation Charles de Gaulle
Débarquement à Ajaccio 1943 ©Fondation Charles de Gaulle

Cordell Hull  A Moscou, se réunissent Molotov, Eden et Cordell Hull pour discuter de la stratégie et des buts de guerre.

Cordell Hull, Wjatscheslaw Molotov, Anthony Eden - Moscou 1er Novembre 1943
Cordell Hull, Wjatscheslaw Molotov, Anthony Eden – Moscou 1er Novembre 1943

En Russie, les combats se poursuivent sur le Dniepr. L’Armée rouge occupe Zaporojie le 14 octobre et Dniepropetrovsk le 25. Les forces allemandes de Crimée sont isolées et le groupe d’armées sud de von Manstein risque l’encerclement dans la boucle du Dniepr.

En Italie, les Alliés butent contre la ligne Gustav mise en place par l’organisation Todt sur les Apennins.

Ligne Gustav
Ligne Gustav

En novembre, Churchill et Roosevelt s’entretiennent au Caire avec Tchang Kaï-Shek sur l’aide militaire à lui apporter contre les Japonais. En décembre, ils rencontrent Staline pour la préparation du débarquement en Europe occidentale.

Conférence du Caire - Tchang Kaï-Shek, Roosevelt, Churchill - Novembre 1943 ©IWM
Conférence du Caire – Tchang Kaï-Shek, Roosevelt, Churchill – Novembre 1943 ©IWM

Dans le Pacifique, la guerre s’appuie essentiellement sur l’aviation… qui a besoin d’aérodromes. La stratégie terrestre et aéronavale américaine permet de reconquérir méthodiquement, et souvent au prix de durs combats, les territoires pris par les Japonais dans les premiers mois de la guerre.

Déchargement d'un C47 sur l'aérodrome de Nadzab en Nouvelle Guinée - 25 octobre 1943 (Records of US Air Force Commands, Activities, and Organizations, National Archives and Records Administration)
Déchargement d’un C47 sur l’aérodrome de Nadzab en Nouvelle Guinée – 25 octobre 1943 (Records of US Air Force Commands, Activities, and Organizations, National Archives and Records Administration)

Par Martine Jones – Publié dans le bulletin trimestriel Militaria Belgica Info N° 110 (Q4-2023) de la SRAMA – Société royale des Amis du Musée royal de l’Armée et d’Histoire militaire – www.sramakvvl.be

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